par Elizabeth Piper et Andrew MacAskill
James Buchan nourrissait auparavant une vive hostilité envers Nigel Farage, ancienne figure de proue du mouvement en faveur du Brexit. Ce n'est plus le cas.
Chez cet ancien pêcheur de 38 ans du port de Peterhead, en Ecosse, l'opposition au chef de file du parti Reform UK s'est effacée derrière ses craintes pour l'économie locale, qu'il attribue à des décennies de politique désastreuse des gouvernements successifs à Londres.
Pour la première fois jeudi, il prévoit de voter en faveur de Reform UK, dont les promesses de développer la production de pétrole et de gaz en mer du Nord et de restreindre l'accès des bateaux de pêche européens dans les eaux écossaises lui apparaissent comme la meilleure chance de redynamiser sa ville.
"Certains endroits par ici commencent à ressembler à des bidonvilles", dit-il à Reuters, assis chez le coiffeur dans la principale rue commerçante du port, en pointant du doigt les commerces aux devantures condamnées par des panneaux en bois. "Nous devons trouver un moyen pour que l'argent circule à nouveau dans notre économie."
James Buchan n'est pas un cas isolé et ce ressentiment largement partagé devrait provoquer une envolée du vote en faveur de Reform UK lors des élections organisées jeudi pour les parlements d'Ecosse et du Pays de Galles, et pour les 136 conseils locaux en Angleterre.
Les instituts de sondage placent la formation de Nigel Farage largement en tête des intentions de vote au niveau national devant le Parti travailliste au pouvoir depuis 2024 et le Parti conservateur, les deux piliers de la vie politique britannique, en vue des élections législatives prévues au plus tard en 2029.
DES TERRES DE GAUCHE DEVENUES FERTILES POUR REFORM UK
Essentiellement nourri par sa popularité en Angleterre depuis le Brexit, Reform UK semble désormais aussi séduire largement en Ecosse et au Pays de Galles, au point qu'il devrait passer du statut de force anecdotique à celui de principal opposant aussi bien au Scottish National Party (SNP), dans le premier cas, qu'au Plaid Cymru, dans le second, après les élections de jeudi.
Les instituts de sondage prédisent qu'il recueillera environ 20% des suffrages en Ecosse, contre 0,2% lors du précédent scrutin, et quasiment 30% au Pays de Galles, contre environ 1%.
Le Labour devrait subir une hémorragie de voix et le Parti conservateur être réduit à une poignée d'élus.
Terres de gauche historiquement, l'Ecosse et le Pays de Galles sont devenus un terreau fertile pour Reform UK et un projet qualifié de populiste par ses détracteurs: briser des décennies de système politique fondé sur l'hégémonie de deux partis, écarter l'"élite libérale" au pouvoir et s'attaquer à l'immigration pour privilégier les réponses aux préoccupations locales.
A Bargoed, ville nichée dans les vallées galloises, la grande rue commerçante est elle aussi bordée de boutiques fermées. La commune a été brisée par la fermeture de la mine locale dans les années 1970.
Dans le pub de la ville, les partisans du parti rebelle donnent de la voix, en privé si ce n'est en public. "C'est un pub très fortement favorable à Reform", affirme Wayne Hunt, qui, à 60 ans, dit personnellement préférer le Plaid Cymru, plus gallois à ses yeux.
Conrad Ritchie, qui vise un siège à Holyrood, le Parlement écossais, en tant que candidat de Reform dans la circonscription de Banffshire and Buchan dans le nord de l'Ecosse, souligne l'importance de ces élections régionales dans la marche de son parti vers le pouvoir au niveau national.
"C'est un palier supplémentaire", dit-il. "Et je pense, vous savez, lorsque viendront les élections législatives, dans pas trop longtemps (...) alors je pense que nous aurons une bonne chance de devenir le prochain parti au pouvoir."
DES RATÉS DANS LA SÉLECTION DES CANDIDATS
Les porte-parole du Labour en Ecosse et au Pays de Galles ont déclaré que Reform UK ne ferait que semer la division et entraîner la vie politique "dans le caniveau". Les conservateurs n'ont pas répondu aux demandes de Reuters.
Pour ses détracteurs, Reform UK, créé en tant que Parti du Brexit en 2018 avant d'être rebaptisé en 2021, n'est pas apte à assumer des responsabilités au niveau régional, et donc encore au moins sur le plan national.
Ces doutes existent aussi au sein même de la formation. Six sources au sein de Reform UK ont déclaré sous le sceau de l'anonymat que, plutôt que de diriger l'Ecosse et le Pays de Galles, le parti profiterait davantage d'arriver en deuxième position afin d'acquérir de l'expérience dans le fonctionnement des institutions avant les élections législatives.
L'un des problèmes les plus épineux, et source de polémiques, auxquels est confronté Reform UK est la sélection de ses candidats. Après les ratés observés aux dernières législatives de 2024, quand plus de 100 candidats avaient dû être écartés, certains pour des propos racistes, le parti a tenté de renforcer ses procédures en s'appuyant sur l'aide d'un cabinet extérieur.
Llyr Powell, candidat dans la grande circonscription de Blaenau Gwent Caerffili Rhymni au Pays de Galles, a ainsi expliqué à Reuters avoir dû se soumettre à un processus de sélection comprenant notamment de féroces fausses interviews menées par le présentateur de télévision Jeremy Kyle.
Le problème est toutefois loin d'être réglé.
Depuis la présentation en mars de plus de 160 candidats en Ecosse et au Pays de Galles, Reform UK a dû en écarter 15 après la réapparition de contenus racistes ou insultants en ligne, de querelles avec les instances du parti ou d'erreurs administratives.
Un candidat au Pays de Galles a ainsi dû se retirer après la diffusion d'images le montrant effectuer un salut nazi. En Ecosse, une candidate a aussi renoncé après avoir qualifié Humza Yousaf, premier chef de gouvernement écossais musulman, de "non Britannique" et "crétin islamiste".
Contrairement à la plupart des autres candidats, souvent dépourvus de toute expérience politique, Llyr Powell a pu bénéficier d'un galop d'essai électoral en octobre lors d'une législative partielle à Caerphilly, dans le sud du Pays de Galles, pour un siège au Parlement de Westminster. Bien que battu, son score de 36% a illustré l'attrait suscité par Reform UK chez une partie des électeurs gallois.
(Reportage Elizabeth Piper et Andrew MacAskill, version française Bertrand Boucey, édité par Benoit Van Overstraeten)

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